ANN SOTHERN
- Céline Colassin
- il y a 6 jours
- 6 min de lecture

Ann Sothern ?Normal que son nom ne vous dise plus rien. Hollywood l’a oubliée le premier, la télévision ensuite, et même les cinéphiles les plus avertis ne savent plus très bien où la ranger. Étrange destin pour une actrice qui fut, pendant trente ans, absolument partout.
Elle ne s’appelait pas Ann Sothern, bien sûr. On ne naît pas “Ann Sothern”, on le devient. Elle naît Harriette Arlene Lake, le 22 janvier 1909, à Valley City, dans le Dakota du Nord, dans une famille où tout le monde joue d’un instrument comme d’autres jouent aux cartes. Sa mère — Annette Yde, chanteuse, professeure de musique, femme suffisamment singulière pour avoir aujourd’hui sa propre page Wikipédia. Elle élève ses filles comme on monte un trio : avec discipline, oreille fine et une ambition qu’aucune n’a contestée.
Les trois sœurs Lake — Harriette, Marian et Bonnie — savent harmoniser avant de savoir écrire. C’est Harriette qui ira le plus loin, avec ce mélange de vivacité, d’humour et de concentration qui annonce déjà tout ce qu’elle fera plus tard à l’écran.

Quand la Columbia la met sous contrat, on balaie le “Harriette Lake” d’un trait de plume .“Ça sonne institutrice méthodiste”, décrète un publiciste. On lui colle donc un nom solide, théâtral, légèrement aristocratique : Sothern, en hommage au grand acteur shakespearien Edward H. Sothern. Et l’on ajoute “Ann”, par élégance — et par clin d’œil discret à sa mère. Pour une fois, les studios n’avaient pas eu une mauvaise idée.
Elle arrive à Hollywood à la fin des années 20. ces années 20 où l’on trie les jeunes femmes comme des fruits : celles à consommer tout de suite, celles à garder pour les emergencies, et celles qu’on ne sait pas trop où classer mais qui pourraient s’avérer très utiles. Ann tombe dans cette dernière catégorie. Universal la signe, puis RKO, puis Columbia. Elle tourne, chante, danse, apprend des pages de texte en cinq minutes, sauve des scènes qui n’existent pas encore. On la qualifie de “dependable”, ce mot redoutable qui signifie :
« Appelez-la quand la vedette tombe malade, elle vous sortira du pétrin. »

Elle sauve beaucoup de films.
Puis arrive Maisie.
Petite débrouillarde pleine d’esprit, insolente juste ce qu’il faut, tendre sans mièvrerie, dégourdie sans vulgarité. Ann Sothern s’en empare comme si elle l’avait inventée. Huit films plus tard, elle est populaire dans tout le pays. Pas glamour — populaire. Ce qui, à Hollywood, est rarement pardonné.

Elle brille aussi ailleurs. Dans Lady Be Good, elle danse, elle chante, elle vole la lumière sans jamais en avoir l’air. Et surtout, dans Chaînes conjugales, elle fait ce que très peu d’actrices ont réussi :éclipser Linda Darnell, Jeanne Crain et même Eve Arden, en jouant l’épouse carriériste de Kirk Douglas avec une modernité qui méritait un Oscar. Elle ne l’aura pas.
Hollywood aime moins les femmes intelligentes que les femmes visibles.

À ce moment-là, elle est au sommet… quand le sort lui fait un croche-pied : une blessure au dos, puis une douleur chronique qui ne la quittera plus. Le studio, navré trois minutes, lui trouve une remplaçante dès le lendemain.
Aucune élégance.

Ann ne tombe pas : elle rebondit. Vers la télévision, que les studios méprisent encore. Et là, ironie suprême, elle devient une légende. Private Secretary, puis The Ann Sothern Show font d’elle une reine de la sitcom, pionnière involontaire du timing comique moderne. Beaucoup d’actrices lui doivent tout. Aucune ne l’a jamais dit.
Puis vient ce que personne n’ose reconnaître mais que tout Hollywood avait vu :Ann Sothern est la première star de la grande époque glamour à comprendre qu’un peu d’embonpoint était une liberté et un outil de jeu .Elle en rit, elle en joue, elle en triomphe.
Grâce à elle, la très épaissie Joan Blondell revient en grâce, Shelley Winters ose changer de silhouette sans s’excuser, et Diana Dors assume enfin l’idée qu’on peut être sensuelle, drôle et plantureuse sans demander la permission.
Ann ouvre la porte. Comme toujours, sans discours : en travaillant.

Elle tournera encore, longtemps. On la retrouve dans Crazy Mama, irrésistible, déchaînée, preuve qu’elle n’a jamais rien perdu de son insolence ni de son sens du burlesque.
Officiellement, sa vie sentimentale tenait dans une demi-colonne. Un mariage sans histoire, avec l’acteur Roger Pryor, vite passé, vite oublié. Pas d’enfants, pas d’amants complaisamment photographiés, pas de scandales. Les studios, pourtant experts en inventions salaces, renoncèrent faute de matière. Elle épouse ensuite Robert Sterling. Jeune, beau, charmant, bien élevé, et suffisamment paisible pour ne jamais faire d’ombre à sa carrière.
La MGM, affolée à l’idée de perdre sa vedette comique en pleine ascension, déploie pour sa grossesse un protocole quasi diplomatique :voiture avec chauffeur obligatoire, horaires de tournage aménagés, et suspension provisoire des séances photo — le studio refusant catégoriquement que l’une de ses stars apparaisse enceinte dans la presse comme une citoyenne ordinaire. Ann, amusée, dira plus tard :« Pour la première fois de ma vie, Hollywood voulait que je m’assoie. Alors j’ai obéi. »

De cette union naît Patricia Ann “Tisha” Sterling, en décembre 1944 — une enfant vive, sombre et irrésistible qui deviendra actrice elle aussi. Ann, qui n’a jamais cru au maternage mièvre des magazines, l’élève avec humour et franchise :« Je voulais une enfant heureuse, pas une couverture de studio. »
Son cercle d’amies — Joan Crawford, Barbara Stanwyck, Jane Withers — veille sur la petite comme une garde rapprochée non officielle. Crawford, qui transformait toute maison en caserne modèle, venait parfois la garder. Ann adorait raconter :« À huit heures, Joan voulait que Tisha dorme. À huit heures vingt, Joan ronflait et ma fille dirigeait l’appartement. »

Le couple Sothern–Sterling divorce finalement en 1949, dans une élégance telle que la presse en reste décontenancée. .Pas de scandale, pas de cris, pas de “sources proches”, pas même une larme photogénique : juste un communiqué bref, poli, presque administratif. Un journaliste s’en étonne :« Il faut être extraordinairement équilibré pour divorcer sans monter sur scène. »Ann, placide :« J’ai toujours préféré les scènes écrites. »
Plus tard, Robert Sterling épousera l'actrice Anne Jeffreys.

Officieusement, tout Hollywood savait. Ann appartenait à ce cercle extrêmement restreint de femmes qui n’avaient pas besoin des hommes pour exister. Ni affectivement, ni socialement, ni professionnellement. Elle fut très proche de Joan Crawford, au point d’être reçue chez elle comme une sœur. Et chez Barbara Stanwyck, dont l’intimité était mieux gardée que Fort Knox, Ann comptait parmi les trois femmes autorisées à entrer sans prévenir. À Hollywood, c’était plus éloquent qu’un certificat de mariage.
Cette amitié entre Anne et Barbara datait de la première heure du premier jour où elle avait mis un pied sur le plateau. Parachutée dans le chorus de "Broadway Night" en 1927, elle y rencontre Barbara logée à la même enseigne. Plaisantant sur le manque d'intérêt absolu de ce qu'on leur demande; Barbara aura cette réplique: "A Broadway j'ai été la troisième flamme à gauche sur un chandelier humain"
C’était connu, accepté, discret. Comme beaucoup de vérités que les studios préféraient tenir hors-champ.

Elle vieillit avec une élégance désarmante, presque indifférente aux modes qu’elle avait pourtant contribué à créer. Elle se retire dans l’Idaho, près des montagnes, avec une tranquillité de femme qui n’a rien à prouver.
C’est là qu’elle meurt, le 15 mars 2001, à Ketchum, des suites d’une insuffisance cardiaque. Les journaux lui accordent quelques lignes sages, presque polies.
Puis le monde passe à autre chose.
L'académie des Oscar avait raté son ultime opportunité de lui rendre hommage. En 1987, elle est de la distribution très crépusculaire du film "Les Baleines du mois d'Août" entre Bette Davis et Lilian Gish Nommée en "Best Supporting actress", ce qui est déjà un comble, Ann est évincée par Olympia Dukakis.
Ann Sothern ne tournera plus.
Ann Sothern n’a pas eu la gloire éternelle. Elle a eu mieux :la paix de celles qui ont travaillé honnêtement, vécu librement, aimé comme elles voulaient et qui n’ont jamais eu besoin qu’on les voie pour exister —car elles existaient déjà, parfaitement, pour celles qui savaient regarder.
Céline Colassin
A la mémoire de son si cher ami Philippe Pelletier

QUE VOIR?
1927: Broadway Nights: Avec Loïs Wilson
1930: The March of Time: Avec the Albertina Rasch Dancers
1933: Let’s Fall in Love: Avec Edmund Lowe
1934 : Melody in Spring : Avec Mary Boland et Charles Ruggles
1934: The Hell Cat: Avec Robert Armstrong
1934: Blind Date: Avec Neil Hamilton
1935: Grant Exit: Avec Edmund Lowe
1936: Don’t Gambling with Love: Avec Bruce Cabot
1937: There Goes the Groom : Avec Burgess Meredith
1938: Trade Winds: Avec Joan Bennett et Fredric March
1941: Ringside Maisie: Avec George Murphy
1941 : Maisie was a Lady : Avec Maureen O ’Sullivan
1942: Maisie Gets Her Man : Avec Red Skelton
1942: Panama Hattie; Avec Red Skelton
1943: Cry 'Havoc'. Avec Joan Blondell et Margaret Sullavan
1943 : Swing Shift Maisie : Avec Jean Rogers et James Craig
1944: Maisie go to Reno: Avec John Hodiak et Tom Drake
1946: Up Goes Maisie: Avec George Murphy et Hillary Brooke
1947: Undercover Maisie: Avec Barry Nelson
1948: Words and Music: Avec June Allyson, Judy Garland et Perry Como
1949: Letter to Three Wives: Avec Kirk Douglas
1950: Shadow on the Wall: Avec Zachary Scott et Gigi Perreau
1953: The Blue Gardenia: Avec Anne Baxter et Richard Conte
1964: The Best Man: Avec Henri Fonda et Edie Adams
1964: Lady in a Cage: Avec Olivia de Havilland et James Caan
1965: Sylvia: Avec Carrol Baker et John Peppard
1969 : The Greatest Mother of 'em All: Court métrage avec Peter Finch
1973: The Killing Kind: Avec John Savage et Ruth Roman
1974: Golden Needles : Avec Elizabeth Ashley et Burgess Meredith
1975: Crazy mama: Avec Cloris Leachman et Stuars Whitman
1978: The Manitou: Avec Tony Curtis et Susan Strasberg
1987 : The Whales of August: Avec Bette Davis et Lilian Gish


