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TAINA ELG

2 sept.
7 min de lecture

Je savais hélas fort peu de choses sur la magnifique Taïna Elg, cette éblouissante comédienne finlandaise née à Helsinki le 9 mars 1930.


J’avais même cru, comme beaucoup d’autres, qu’elle était née à Impilahti, minuscule localité située près de la frontière russe. En réalité, la petite Taïna y passait seulement ses étés.

Seulement… Il faut imaginer ce que peuvent représenter les étés de l’enfance . Les paysages qui semblent éternels, les maisons que l’on croit immuables et les chemins dont on est persuadé qu’ils nous attendront toute la vie. Mais Impilahti fut cédée à l’Union soviétique après la guerre et la famille Elg dut abandonner ce paradis perdu.

La guerre emporta également le père de Taïna, pianiste de grand talent, et transforma très tôt son enfance en une suite de départs et de recommencements.

Son premier rendez-vous avec Hollywood eut pourtant lieu très loin de la Californie, dans une salle de cinéma de Sortavala où elle découvrit « Ben-Hur ». Éblouie, la petite fille se mit avec ses camarades à collectionner les portraits des acteurs et à apprendre leurs noms par cœur.

Elle ignorait encore qu’un jour, en Finlande, d’autres petites filles collectionneraient les siens.

Taïna avait déjà fait quelques apparitions dans des films finlandais dès l’âge de dix ans, mais elle s’y contentait surtout de danser. Elle avait été formée à l’école du Ballet national de Finlande et, contrairement à ce que j’avais d’abord imaginé, elle n’était nullement une petite fille perdue au milieu des tutus que personne n’aurait pu remarquer.

À seize ans, elle était déjà engagée au Stora Teatern de Göteborg.


Dans l’Europe dévastée de l’après-guerre, partir étudier à l’étranger était pourtant une aventure considérable pour une jeune Finlandaise. Taïna se souvenait avec émotion de l’extraordinaire gentillesse dont les Suédois avaient fait preuve envers le petit groupe de jeunes filles finlandaises venues reconstruire chez eux leur vie et leurs rêves.

Sa famille d’accueil suédoise, convaincue de son talent, l’aida même financièrement à gagner Londres et à poursuivre sa formation au prestigieux Sadler’s Wells Ballet, devenu depuis le Royal Ballet. Avant que la MGM ne mise sur Taïna Elg, quelques Suédois bienveillants avaient donc été les premiers à le faire.

Elle rejoignit ensuite le Grand Ballet du Marquis de Cuevas, compagnie internationale qui promenait ses danseurs entre Paris, Monte-Carlo et les grandes scènes du monde.

Tout semblait tracé. Taïna serait ballerine.

Mais à vingt-deux ans, une grave blessure mit brutalement fin à la carrière qu’elle préparait depuis l’enfance.

C’est alors que se produisit l’un de ces retournements dont l’existence se montre parfois capable lorsqu’elle a décidé de se faire pardonner.


Taïna Elg ne partit pas à la conquête d’Hollywood. Hollywood vint la chercher à Londres.

Le producteur américain Edwin H. Knopf la remarqua et lui ouvrit les portes de la Metro-Goldwyn-Mayer. Au moment précis où Taïna croyait sa carrière terminée, une autre commençait sous la forme, excusez du peu, d’un contrat de sept ans avec le plus prestigieux studio du monde.

La MGM ne se contenta pas de la photographier sous tous les angles avant de la jeter sur un plateau. À cette époque, la grande usine hollywoodienne fabriquait encore ses vedettes avec le même soin que ses films. Taïna fut remise à l’école : chant avec un professeur italien, diction, maintien, interprétation, cours collectifs et leçons particulières d’art dramatique.

Elle se souvenait notamment de séances entières consacrées à l’utilisation des yeux devant la caméra. Taïna savait déjà occuper une scène avec tout son corps. Hollywood lui apprit qu’un regard ou un battement de paupières pouvait suffire à remplir un écran.

Parmi ses professeurs les plus inattendus, elle citera Lana Turner, qui lui apprit beaucoup sur cette manière presque imperceptible de jouer pour la caméra, si différente du ballet et du théâtre. Elle se lia également avec Elizabeth Taylor. La petite Finlandaise qui collectionnait jadis les portraits des stars était désormais invitée dans leur monde.


Après quelques débuts dans les productions les plus prestigieuses du moment, la MGM lui offrit enfin le rôle qui allait la rendre inoubliable.

Elle est l’une des « Girls », avec Kay Kendall et Mitzi Gaynor, sous la direction de George Cukor et aux côtés de Gene Kelly. « Les Girls » n’est pas un petit musical de plus dans la prodigieuse histoire de la MGM. Le film bénéficie des dernières chansons écrites par Cole Porter pour le cinéma, des chorégraphies de Jack Cole et de Gene Kelly, de la mise en scène de George Cukor et des costumes d’Orry-Kelly, qui remporteront l’Oscar. L’histoire, particulièrement brillante, confronte les souvenirs contradictoires de trois anciennes danseuses. Chacune raconte la même aventure, mais chacune en livre une version différente — et naturellement avantageuse pour elle-même. La vérité changeait donc de robe, de couleur et de propriétaire selon celle qui prenait la parole. Taïna y incarne Angèle Ducros, danseuse française devenue la très respectable épouse d’un riche industriel et fort mécontente de découvrir ce qu’une ancienne partenaire raconte sur elle dans ses mémoires.

Elle y était magnifique. Elle y chantait, elle y dansait, elle y jouait et soutenait sans jamais disparaître la comparaison avec Gene Kelly, Mitzi Gaynor et surtout l’étourdissante Kay Kendall, voleuse de scènes professionnelle qui aurait probablement réussi à attirer l’attention au milieu de l’incendie de Rome.

De toute cette période, Taïna gardera surtout le souvenir de George Cukor, qu’elle considérait comme « le metteur en scène idéal ». Elle regardait rarement ses propres films, mais consentait une exception à « Les Girls », qui resta l’un de ses préférés. Sans doute savait-elle que jamais Hollywood ne lui avait offert plus bel écrin — et que rarement il lui en offrirait encore un semblable.

En 1957, Hollywood lui avait déjà décerné le Golden Globe de la « meilleure révélation féminine étrangère » pour son interprétation dans « Gaby ». L’année suivante, elle reçut celui de la meilleure actrice dans une comédie ou un film musical pour « Les Girls », honneur qu’elle partagea avec Kay Kendall. Deux Golden Globes deux années de suite : pour une actrice dont on ne sait aujourd’hui presque plus rien, le détail mérite d’être rappelé.


Son succès fit d’elle une véritable héroïne nationale. Dans les années cinquante, ses retours en Finlande étaient traités comme des événements médiatiques.

Hollywood hésitait encore sur la manière de l’employer que son pays, lui, avait déjà choisi : Taïna Elg était sa star. Elle demeure d’ailleurs considérée comme la première — et peut-être la seule — véritable vedette hollywoodienne jamais offerte par la Finlande au monde.


Après « Les Girls », elle tourna en Grande-Bretagne sous la direction de Ralph Thomas dans une nouvelle version des « 39 Marches », le célèbre roman de John Buchan déjà porté à l’écran par Alfred Hitchcock en 1935. Taïna y était une fois encore superbe, mais le couple qu’elle formait avec Kenneth More ne souleva pas l’enthousiasme et le film souffrit inévitablement de la comparaison avec son illustre prédécesseur. Ce n’était d’ailleurs pas le seul problème.

Taïna Elg était arrivée à Hollywood au moment précis où le grand musical hollywoodien commençait à mourir.

Elle possédait toutes les qualités que la décennie précédente aurait portées au firmament : une formation classique, une beauté européenne, de l’élégance, de la discipline et la capacité de chanter, de danser et de jouer. Mais l’usine conçue pour fabriquer ce genre de vedette était déjà en train de fermer ses ateliers. Elle dira elle-même qu’elle regrettait parfois de ne pas être née dix ans plus tôt, ce qui lui aurait donné davantage d’occasions de tourner, de progresser et d’apprendre son métier devant les caméras.


Ce n’est donc pas Taïna Elg qui a raté Hollywood.

C’est Hollywood qui l’a découverte dix ans trop tard.

La belle Taïna préféra bientôt l’Est à l’Ouest, quitta Los Angeles pour New York et retrouva sur les scènes de théâtre ce que les studios ne savaient plus lui offrir. Elle joua, chanta et dansa dans des comédies musicales comme « Irma la Douce », « La Mélodie du bonheur », « A Little Night Music » ou « Look to the Lilies ». En 1975, elle fut nommée aux Tony Awards pour « Where’s Charley? ».


Elle connut également l’une des situations les plus absurdes que le théâtre puisse offrir à une excellente comédienne : elle fut engagée comme doublure de Julie Christie dans « Oncle Vania ».

Julie jouissant d'une santé de fer , Taïna ne jouera pas une seule fois

Même à Broadway, il arrivait donc que le talent de Taïna Elg soit condamné à attendre qu’une autre attrape la grippe.

En 1982, elle participa à la création de la comédie musicale « Nine », inspirée du « Huit et demi » de Federico Fellini et mise en scène par Tommy Tune.

Ce rôle lui valut une seconde nomination aux Tony Awards.

Elle poursuivit ensuite sa carrière entre le théâtre, la télévision et quelques retours au cinéma. Elle participa notamment, à la fin des années quatre-vingt-dix, à la tournée américaine de la comédie musicale « Titanic ».

Taïna avait eu un fils, Raoul Björkenheim, de son premier mariage avec Carl-Gustav « Poku » Björkenheim. Raoul devint un remarquable guitariste et compositeur de jazz, ainsi que professeur à l’Académie Sibelius. Elle épousa ensuite Rocco Caporale, universitaire et professeur de sociologie d’origine italienne, qui partagea sa vie jusqu’à sa propre mort en 2008.


Mais prendre ses distances avec Hollywood ne signifia jamais pour Taïna la magnifique qu’elle avait pris sa retraite.


À quatre-vingt-trois ans, elle avait encore un agent chargé de lui trouver de nouveaux rôles, y compris dans des publicités. Elle continuait à fréquenter assidûment les cinémas et les théâtres, participait bénévolement aux manifestations de la communauté finlandaise de New York et lisait notamment des poèmes lors des célébrations de l’indépendance de son pays.

La Finlande lui avait décerné l’ordre du Lion, juste hommage rendu à celle qui avait porté son élégance jusque sur les écrans d’Hollywood.

Après la mort de Rocco Caporale, Taïna finit par quitter New York et revenir en Finlande.

Elle revenait aux sources après avoir traversé les guerres, les frontières, les compagnies de ballet, les studios de la MGM, Broadway, la télévision et près de huit décennies de spectacle.

C’est à Helsinki que Taïna Elg s’est éteinte le 15 mai 2025. Elle avait quatre-vingt-quinze ans et avait soufflé les bougies de son dernier gâteau d’anniversaire deux mois plus tôt.

La petite fille qui apprenait par cœur les noms des acteurs avait fini par inscrire le sien dans l’histoire du cinéma.


Hollywood ne sut peut-être jamais tout à fait quoi faire de Taïna Elg.

Mais Taïna Elg, elle, sut admirablement quoi faire de sa vie.

Celine Colassin

QUE VOIR?

1955: The Prodigal: Avec Lana Turner et Edmund Prudom

1956: Gaby: Avec Leslie Caron et John Kerr

1956: Diane: Avec Lana Turner et Roger Moore

1957: Les Girls: Avec Kay Kendall, Mitzi Gaynor et Gene Kelly

1958: Le Général Casse-Cou: Avec Glenn Ford

1959: Les 39 Marches: Avec Kenneth Moore

1959: Watusi: Avec Georges Montgomery

1960: Les Bacchantes: Avec Pierre Brice

1991: Liebestraum: Avec Kim Novak

1996: Le Miroir à Deux Faces: Avec Barbra Streisand, Jeff Bridges et Lauren Bacall

 
 
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