TALLULAH BANKHEAD
- 5 avr.
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Le 31 janvier 1902, en Alabama, Tallulah Bankhead vient au monde…et tue sa mère.
Sa mère ne survivra pas à l’accouchement. Et Tallulah vivra toute sa vie avec cette sensation trouble :avoir pris la place de quelqu’un et n’être, de fait, jamais vraiment à la sienne.
Elle grandit dans une des familles politiques les plus puissantes des États-Unis. Son père, William B. Bankhead, deviendra président de la Chambre des représentants. Le genre d’homme qui entre et sort de la Maison Blanche comme de chez lui, et qui a la clé de la cave à vin dans sa poche.
Dans cet univers réglé, codifié, sérieux, Tallulah est une erreur. UN encombrant, une complication
Alors elle s’échappe. Comme s'échappera plus tard Grace Kelly de son clan de millionnaires

Elle arrive à New York très jeune, à peine sortie de l’adolescence, 15 ans. Puis elle part à Londres où elle devient une star dans les années 1920.
Le théâtre n’est pas un métier. C’est un territoire.
Un endroit où elle peut être , trop, excessive, incontrôlable, incroyable.
Tallulah ne joue pas. Elle envahit.
Certains soirs, elle change le texte. D’autres, elle improvise. Parfois, elle pulvérise la pièce.
Et le public adore.
Parce qu’on ne vient pas voir une œuvre. On vient voir ce qu’elle va en faire.
Elle boit. Elle fume jusqu’à 100, parfois 120 cigarettes par jour. Elle consomme. Elle aime les hommes. Elle aime les femmes. Et elle le dit.
“Je n’ai pas de maison. À quoi bon ? Je vis à l’hôtel. Je n’ai pas besoin d’une maison entière. La chambre et le bar me suffisent. C’est là que tout se passe.” Et à la réception : “Envoyez-moi une bouteille de bourbon et un homme. Commencez par le bourbon. L’homme peut attendre.”
Et encore :
“On m’avait mise en garde contre l’alcool et les hommes… mais personne ne m’avait parlé des femmes et de la cocaïne.”
Et même :
“Don’t tell me about morals, darling. I’ve had them all.”
Ce n’est pas de la provocation. C’est une manière d’exister.

Elle se marie une fois, en 1937, avec l’acteur John Emery.
Le mariage ne dure pas.
Tallulah n’est pas faite pour la fidélité. Ni pour la stabilité.
Elle n’aura pas d’enfants.
Le cinéma c'est peu de choses à ses yeux. Trois films en 1918, un contrat à Hollywood en 1931 ce qui fait d'elle la seule actrice à donner la réplique à Gary Cooper et Cary Grant dans le même film avant d'incarner Catherine de Russie.
Son baroud d'honneur elle le donne en 1965 face à Donald Sutherland et pour sa dernière apparition iconoclaste, elle s'offre la série Batman!
Quand Alfred Hitchcock la dirige dans Lifeboat en 1944, le tournage est déjà un casse-tête : un canot monté sur structure, des caméras qui tournent autour, un espace étouffant
Tallulah grimpe à bord en relevant ses jupes très haut, sans gêne, sans sous-vêtements, offrant à toute l’équipe une vision dont personne n’avait besoin.
Aucune gêne. Aucune excuse.Normal Le corps n'est pas le problème, le problème est dans le regard des autres.
Hitchcock comprend qu’il ne dirige pas une actrice. Mais un phénomène.

Tallulah Bankhead ne franchissait pas les limites. Elle vivait de l’autre côté.
Un soir, une femme lui dit :— “Vous êtes une honte.” Tallulah répond :— “Darling, I’m just getting started.”
Elle entre dans une soirée et demande : “Qui est sobre ici ? Que je sache à qui ne pas parler.”
À propos de ses amants :“Toutes les rumeurs sont vraies. Et même celles que vous n’avez pas encore entendues.”
Un homme insiste pour la séduire. Elle finit par dire : “Vous êtes charmant… mais pas au point que je fasse un effort.”
Invitée à dîner, on lui demande si elle prie. “Oui. Mais seulement quand je suis en difficulté… ou très ivre.”
Elle se change, se déshabille, circule sans gêne. Pas pour provoquer. Parce que cela ne lui pose aucun problème.

Elle dit :“Je ne bois pas pour oublier. Je bois parce que je me souviens trop bien.”
À une actrice qui la trouve “difficile” :
“Je suis facile. C’est le reste du monde qui est compliqué.”
Sur la fidélité : “Je suis fidèle à moi-même. C’est déjà beaucoup.”
Et surtout : “Nobody can be exactly like me. Sometimes even I have trouble doing it.”
On compare souvent Tallulah à Bette Davis.
C’est flatteur pour Bette Davis.
Même regard. Même intensité.
Mais :
Bette Davis construit. Tallulah est.
Bette Davis contrôle. Tallulah déborde.
Davis avait une peur :que Tallulah arrive à Hollywood.
Elle aurait dit à Jack Warner :“Si elle signe, je pars.”
Elle l’a fait.
Et s’est réfugiée à Broadway…où elle s’est effondrée.
Bette Davis a tellement pillé Tallulah Bankhead pour son rôle le plus emblématique, celui de Margo Channing dans "All About Eve" qu'aujourd'hui encore on croit volontiers que cette histoire inspirée d'un fait réel est arrivée à Tallulah ce qui n'est pas le cas

"Tallu" apparaît dans I Love Lucy avec Lucille Ball.
La plus grande tragédienne de son temps…qui accepte de devenir sa propre caricature.
Excessive. Ridicule. Parfaite.
Elle reçoit le Sarah Siddons Award pour sa contribution au théâtre.
Elle est nommée aux Golden Globes pour Lifeboat.
Mais Tallulah n’est pas une actrice à trophées.
Elle est une présence. Un mythe, un culte
Tallulah Bankhead meurt à 66 ans le 12 décembre 1968, à New York.
D’une complication de pneumonie.
Aujourd’hui, on peut acheter des cigarettes au prix d’un lingot d’or, avec un avertissement sanitaire bien visible.
Le tabac tue. La drogue tue.
Peut-être.
Mais ni le tabac, ni la drogue n’ont tué Tallulah Bankhead.
C’est une pneumonie.
Comme tout le monde.
Et c’est presque décevant.
Tallulah Bankhead n’a pas été une femme raisonnable.
Elle a été une femme libre.
Et ça, visiblement, c’est devenu beaucoup plus difficile à tolérer.
Celine Colassin

QUE VOIR?
1918: Who Loved Him Best: Avec Edna Goodridge
1918: When Men Betray: Avec Gail Kane
1918: Thirty a Week: Avec Brenda Flower et Tom Moore
1931: The Cheat: Avec Harvey Stephens
1931: Tarnished Lady: Avec Clive Brook
1932: Make Me A Star: Avec Joan Blondell et Zasu Pitts
1932: Faithless: Avec Robert Montgomery
1932: Devil and the Deep: Avec Gary Cooper et Cary Grant
1943: Stage Door Canteen: Avec Cheryl Walker et Judith Anderson
1944: Lifeboat: Avec William Bendix
1945: A Royal Scandal: Avec Charles Coburn et Anne Baxter
1953: Main Street to Broadway: Avec Agnès Moorhead
1965: Fanatic: Avec Stéphanie Powers et Donald Sutherland


