WANDA HAWLEY
- Céline Colassin
- il y a 5 jours
- 5 min de lecture

S’il fallait illustrer le fait que le cinéma ne détruit pas seulement les femmes par excès — excès de désir, excès de scandale, excès de lumière — mais aussi par défaut, par manque, par silence et par ennui poli, alors Wanda Hawley ferait une candidate idéale.
Car Wanda Hawley n’a pas chuté. Elle ne s’est pas brûlée. Elle ne s’est pas suicidée. Elle n’a pas fait scandale. Elle n’a pas crié. Elle n’a pas dérangé.
Elle a simplement disparu.
Son nom n'est plus jamais cité, et avouez que vous ignoriez il y a encore un instant qu'elle avait même existé. Pourtant elle a été une star et tourné bien plus de films que Marilyn Monroe, Brigitte Bardot, Audrey Hepburn ou n'importe quelle icône inoubliable des écrans et des magazines.

Wanda Hawley naît Selma Wanda Pittack en 1895, dans une Amérique qui croit encore au progrès, à la vertu et à l’idée qu’une jeune femme peut réussir sans se compromettre... à condition qu’elle ne soit pas entachée d’ambition. À condition qu’elle rêve modestement : être institutrice, sténodactylo, demoiselle des Postes ou du téléphone. À condition qu’elle accepte de servir, de classer, de transmettre, de taper, de répondre, de se taire. Mais qu’une femme ambitionne autre chose — créer, diriger, imposer un visage, une voix, une trajectoire — et la mécanique morale s’emballe aussitôt. Elle sombrera nécessairement dans la débauche et le vice, car enfin, une femme n’arrive pas par le talent, l’énergie ou la conviction. Tout le monde sait ça.
Pola Negri l’a d’ailleurs suffisamment démontré dans ses films : quand une femme veut, elle intrigue ; quand elle avance, elle manipule ; quand elle réussit, c’est qu’elle a fauté. L’ambition féminine n’est jamais un moteur, seulement une preuve à charge.

Dans ce monde-là, Wanda Hawley avait un tort impardonnable :elle travaillait sérieusement — sans vice visible, sans chute spectaculaire, sans damnation utile au récit.
Wanda débute comme chanteuse et se fait appeler Wanda Petit. Allusion à sa petite taille et un patronyme français fait toujours son petit effet. Elle choisira ensuite le nom de son mari Allen Hawley dont elle divorcera en 1922.
À la fin des années 1910, Wanda a débuté au cinéma et est devenue très vite une "standing lady" Elle est exactement ce que les studios aiment afficher :jolie sans être provocante, sportive sans être virile, souriante sans être idiote, respectable sans être ennuyeuse — du moins le croit-on.
Les fan magazines la présentent comme la jeune fille idéale, celle qu’on pourrait inviter à dîner sans craindre une scène, une ivresse ou une révélation fâcheuse. On parle de sa discipline, de son hygiène de vie, de son amour du plein air. Wanda fait du sport, marche, entretient son corps.
Erreur. À Hollywood, une actrice ne doit pas entretenir son corps. Elle doit l’user, l’offrir, le perdre, le sacrifier.
Très vite, les mêmes journaux qui l’encensaient commencent à se lasser. On ne trouve rien à raconter sur Wanda Hawley. Aucun drame. Aucun amant sulfureux. Aucun divorce humiliant. Pas même une larme publique. Un chroniqueur lâche alors cette phrase assassine, sous couvert d’élégance :« Wanda Hawley est trop saine pour être fascinante. »
Le verdict est sans appel. À Hollywood, la santé est suspecte.

Elle tourne pourtant beaucoup. Plus de quatre-vingts films. Les plus illustres comme Cecil B. DeMille et W.S. van Dyke la dirigent. Elle est la partenaire de Douglas Fairbanks, de Wallace Reid, de William S. Hart. Elle joue les jeunes femmes loyales, les fiancées aimantes, les épouses courageuses. Elle est toujours là, toujours juste, toujours à sa place.
Et puis arrive The Young Rajah en 1922.Sur le papier, une chance inespérée : elle partage l’affiche avec Rudolph Valentino. Dans les faits, elle est littéralement effacée par le film lui-même. Les costumes conçus par Natacha Rambova, épouse et prêtresse esthétique de Valentino, monopolisent toute l’attention. Le film devient un caprice orientaliste. Wanda Hawley est là, mais on ne la voit plus. Elle est déjà en train de disparaître, engloutie par la mise en scène des autres. Le film très ambitieux, prestigieux même sur papier fait un flop, laissant le public américain littéralement effaré par ce qui se passe sur l'écran et sous les plumes les broderies et les satins.
Sa vie privée ne fera rien pour la sauver. Elle se marie, divorce, se remarie. Un de ses maris lui reprochera de vouloir continuer à travailler, de refuser de devenir une épouse décorative. Wanda Hawley n’a pas l’intention de renoncer à sa carrière pour faire plaisir. Là encore, elle a tort.
À Hollywood, une femme doit choisir :être aimée ou travailler. Jamais les deux.

Puis vient le cinéma parlant. Et là, plus rien. Ou si peu.
Wanda Hawley n’est pas disgracieuse, elle n’est pas mauvaise actrice, elle n’a pas une voix infâme. Mais elle n’est pas spectaculaire. Elle n’impose pas une image. Elle ne crie pas. Elle ne supplie pas. Elle n’attaque pas.
Elle glisse hors du cadre avec la même discrétion qu’elle y était entrée.
Son dernier film date de 1932.
La suite est presque indécente tant elle est calme. Wanda Hawley travaille dans la vente. Des cosmétiques, puis des robes. Un grand magasin. Un quotidien ordinaire. Aucun règlement de comptes. Aucun livre de souvenirs. Aucun acharnement à exister encore.
Elle ne cherche pas à rappeler Hollywood à elle. Hollywood ne la rappelle pas non plus.
Wanda Hawley meurt le 18 mars 1963, à Los Angeles, à l’âge de 67 ans. La cause officielle de son décès n’a jamais fait l’objet d’un récit détaillé, ni d’un emballement médiatique, ni même d’une notice appuyée dans la presse.

Aucune mort spectaculaire, aucune chute édifiante, aucune fin romanesque à se mettre sous la dent. Elle s’éteint comme elle a vécu ses dernières décennies : hors champ.
À Hollywood, on pardonne tout aux femmes — l’excès, le scandale, la folie, la déchéance — mais on ne pardonne pas l’effacement. Wanda Hawley n’a pas payé le prix de ses fautes, elle a payé celui de sa discrétion.
Wanda Hawley n’a pas été détruite. Elle a été oubliée.
Et parfois, c’est pire.
Celine Colassin

QUE VOIR?
1917: The Derilict: Avec Stuart Holmes
1918; The Broadway Sport: Avec Stuart Holmes
1918: The Gipsy Trail: Avec Bryant Washburn
1918: The Border Wierless: Avec William S. Hart
1919: Peg o' My Heart: Avec Thomas Meighan
1919: Secret Service: Avec Robert Warwick
1919: Told in the Hills: Avec Robert Warwick:
1920: Her First Elopement: Avec Jérôme Patrick
1921: The Snob: Avec Edwin Stevens
1921: The House That Jazz Build: Avec Forrest Stanley
1922: Thirty Days: Avec Wallace Reid
1922: The Young Rajah: Avec Rudolph Valentino
1922: Too Much Wives: Avec T. Roy Barnes
1923: Lights of London: Avec Nigel Barrie
1924: The Desert Sheik: Avec Nigel Barrie
1925: Let Women Alone: Avec Wallace Beery
1925: Barriers Burned Away. Avec Mabel Ballin
1925: Stop Flirting: Avec John T. Murray
1926: The Combat: Avec House Peters
1926: A Desesperate Moment: Avec Sheldon Lewis
1931: Pueblo Terror: Avec Jay Wisley


