JACQUELINE MAILLAN
- Céline Colassin
- 29 sept. 2025
- 5 min de lecture

Longtemps après sa mort, on se souvient encore, sourire aux lèvres, de « La Maillan » qui faisait les beaux soirs du théâtre de boulevard, dont elle tenait le haut du pavé en reine incontestée. Reine des planches, elle a bien sûr impressionné la pellicule mais ce n’était pas son terrain de jeu favori. La caméra n’était pas son alliée, l’engin n’était pas le public de « Au théâtre ce soir ».
Malgré les rires, écrire un article à propos de Jacqueline Maillan dans ces pages consacrées au cinéma est une déchirure. Cette femme qui a donné aux clowns en jupons leur titre de noblesse était, comme tous les clowns, d’une mélancolie profonde.
On se souvient d’elle comme d’un feu d’artifice : voix tonitruante, œil malicieux, énergie débordante sur scène. Jacqueline Maillan était la reine du boulevard, la comédienne capable de déclencher l’hilarité d’une salle entière en un seul geste. Mais derrière l’armure de rires et d’exubérance se cachait une femme d’une infinie pudeur, nimbée de timidité, qui l’eût cru ? Une femme qui portait en elle une mélancolie profonde.

Sa carrière s’épanouit surtout au théâtre. Parfois au cinéma. Sa vie privée est marquée par un paradoxe constant : montrer tout, mais ne rien dire.
Elle épouse Michel Emer le 14 décembre 1954. Un mariage entaché de larmes : Jacqueline a perdu son père deux jours plus tôt. Michel Emer, compositeur à jamais lié à Édith Piaf, à qui il doit L’Accordéoniste, J’m’en fous pas mal, À quoi ça sert l’amour entre autres incontournables. Les époux formeront jusqu’à la mort un couple singulier, affectueux mais atypique. Lui savait tout. Il respectait l’attirance de sa femme pour les femmes, il lui offrait un cadre protecteur dans une époque où l’homosexualité féminine restait taboue, presque indicible. Leur union fut moins un mariage au sens bourgeois qu’une alliance, un pacte tendre qui leur permit de tenir face aux pressions extérieures.

En 1984, la santé de Michel Emer décline peu avant de souffler ses 80 bougies. Évidemment Jacqueline est au théâtre. Elle joue une pièce le soir, en répète une autre l’après-midi. Elle trouve le temps de se faufiler hors du théâtre et court veiller son compagnon de trente ans d’étrange union à toute épreuve. Ceux qui la croisent courant dans la rue, un foulard sur la tête et une soupière en mains, croient avoir la berlue. Mais c’est bien Jacqueline Maillan qui traverse au restaurant d’en face chercher de la soupe pour son mari qui ne peut plus rien avaler d’autre. Michel Emer l’abandonne à sa solitude le 23 novembre 1984, un mois avant de fêter leurs trente ans de mariage.
Ses amis proches savaient qu’elle vivait ses véritables élans amoureux du côté des femmes. Mais jamais Jacqueline Maillan n’a osé l’assumer publiquement. Elle portait ce secret comme un fardeau, préférant incarner, pour ses spectateurs, une bourgeoise farfelue, une mégère électrique, plutôt que de révéler ses fragilités.
C’est ce décalage qui fascinait et troublait ceux qui la croisaient. Derrière la verve et la vitalité, il y avait une tristesse abyssale, une forme de solitude à vif. Une douleur sourde que le public ne devinait pas, trop occupé à rire de ses cascades verbales.

Le cinéma, de Comment réussir en amour à La femme fardée, lui offrit parfois des rôles à sa mesure, mais jamais à la hauteur de son génie scénique. Elle resta avant tout une femme de théâtre, là où l’énergie du public lui donnait l’illusion d’une communion, peut-être la seule qui apaisait, un instant, ce sentiment d’isolement intérieur. Les acteurs de théâtre reçoivent peu de propositions de cinéma, et souvent pour des rôles courts qui peuvent être tournés en studio la journée. C’est une question de disponibilités. Jacques Demy se souviendra longtemps du budget engouffré par les trajets en hélicoptère de Jean Marais, qui jouait le roi de Peau d’âne la journée et tenait l’affiche au théâtre le soir. Jacqueline aurait sans doute beaucoup moins tourné encore si des acteurs de la trempe de Bourvil, Jean Gabin ou Louis de Funès n’avaient pas insisté pour l’avoir dans leurs films. Car enfin, il fallait bien s'appeler Jacqueline Maillan pour convaincre Bourvil de venir regonfler son pneu dans "Tartarin de Tarascon", film où il n'a rien à faire. Mais c'est un copain.
Jacqueline Maillan est morte en 1992, laissant l’image d’une comédienne flamboyante et inépuisable. Mais ceux qui l’ont vraiment approchée savent qu’elle fut aussi une femme secrète, blessée, qui avait choisi de cacher sa vérité pour continuer à faire rire. Derrière chaque éclat de rire, il y avait une ombre.

Lorsque le rideau tombait, que les applaudissements s’étaient tus, Jacqueline regagnait sa loge, se démaquillait, se changeait. Elle mettait son manteau et attendait, son sac à main serré sur ses genoux, que la porte de la loge s’ouvre et que quelqu’un lui lance : « Hé Jacqueline, on va tous casser une graine, tu viens avec nous ? » Mais la porte restait close sur des rires et des pas qui s’éloignaient. Le silence et l’ombre envahissaient le théâtre. Jacqueline s’en allait alors vers d’autres ombres, une autre solitude. La sienne.
Jacqueline Jeanne Paule Maillan est née le 11 janvier 1923 à Paray-le-Monial, dans une famille bourgeoise. Son père était ingénieur des Ponts et Chaussées, sa mère femme au foyer.. Elle s’éteint le 12 mai 1992 à Paris, des suites d’une hémorragie interne. Elle n’avait que 69 ans. Sa dernière bravoure, Pièce montée, écrite pour elle par Pierre Palmade, est encore à l’affiche ce jour funeste où la tornade des planches est inhumée au cimetière de Bagneux.
Celine Colassin

QUE VOIR?
1949 : Du pied : Court métrage avec Nadine Basile
1954 : Si Versailles m’était conté (figuration)
1954 : Les Intrigantes : Avec Jeanne Moreau et Raymond Pellegrin
1954; Les Deux font la Paire: Avec Jean Richard
1954: Ah les Belles Bacchantes: Avec Colette Brosset et Robert Dhery
1955: Les Grandes Manœuvres: Avec Michèle Morgan et Lise Delamare
1958 : Chéri fais-moi peur : Avec Tilda Thamar et Darry Cowl
1958: Vive les vacances: Avec Roger Pierre, Jean-Marc Thibault et Michèle Girardon
1959: Archimède le Clochard: Avec Jean Gabin
1959: Julie la Rousse: Avec Pascale Petit et Daniel Gélin
1960: Candide ou l'optimisme au XXème siècle: Avec Jean-Pierre Cassel
1960: Les Portes Claquent: Avec Dany Saval
1962: Comment Réussir en Amour: Avec Dany Saval
1962: Tartarin de Tarascon: Avec Francis Blanche
1962 : Une petite annonce : Court métrage avec Jean Tissier
1963; Pouic Pouic: Avec Louis de Funès et Mireille Darc
1964: Que Personne ne Sorte: Avec Philippe Nicaud
1965: La Bonne Occase: Avec Jean-Claude Brialy
1973 : L’oiseau rare : Avec Barbara et Anny Duperey
1982: Y a t'il un Français dans la salle? Avec Victor Lanoux et Jacques Dutronc
1983; Papy fait de la Résistance: Avec Dominique Lavanant et Pauline Lafont
1986 : La vie dissolue de Gérard Floque : Avec Roland Giraud
1988: Les Saisons du Plaisir: Avec Stéphane Audran et Jean-Pierre Bacri
1990: La Femme Fardée: Avec Jeanne Moreau et Desirée Nosbush
1991: La Contre Allée: Avec Caroline Cellier et Jacques Perrin
1992: Ville à Vendre: Avec Dominique Lavanant et Michel Serrault


